10 novembre 2018

Décès de Jean-Pierre Marchand, fondateur de notre syndicat

C’est avec beaucoup de tristesse que nous faisons part du décès de notre camarade

Jean-Pierre MARCHAND

fondateur de notre syndicat et secrétaire général de 1964 à 1984,

survenu à Paris le 4 novembre dans sa quatre-vingt-quinzième année.

Les obsèques auront lieu le lundi 12 novembre à 10h00, en la salle de la Coupole au

crématorium du cimetière du Père Lachaise, Paris 20ème.

Jean-Pierre est né le 20 mars 1924 à Paris. Son père était un avocat qui sous l’Occupation avait fait le choix de la collaboration. Jean-Pierre, jeune étudiant en droit fit le choix inverse, il organisa avec André Bazin des projections clandestines de Charlot et participa à des actions de résistance. A la Libération son ami Alain Resnais l’entraîne à s’engager avec lui dans une troupe de théâtre aux armées où ils jouent sous la direction d’André Voisin Le mal court d’Audiberti, le Barbier de Séville avec Resnais en Basile, du Dubillard et du Prévert. Jean-Pierre assure aussi la régie de la tournée en Autriche occupée. De retour à Paris Jean-Pierre joue Les bas-fonds au Théâtre Pigalle puis se tourne vers le cinéma.

Stagiaire, puis assistant de Louis Daquin, Pierre Billon, Henri-Georges Clouzot, Yves Allégret, Gérard Philipe et Joris Ivens, il devient de 1952 à 1954 secrétaire administratif du syndicat des techniciens du cinéma (SNTPC-CGT) dont Daquin était le secrétaire général.

En 1948 Jean-Pierre avait épousé Anne-Marie, la fille de l’écrivain communiste franco-russe Vladimir Pozner. Anne-Marie Marchand (disparue en 2005) deviendra une grande créatrice de costumes de la télévision et du cinéma récompensée par l’Oscar des meilleurs costumes à Hollywood en 1983 pour Le retour de Martin Guerre de Daniel Vigne.

En 1950 Jean-Pierre adhère au Parti Communiste dont il sera membre du Comité fédéral de Paris. Il sera exclu du Parti en 1981 pour « activités fractionnelles » pour avoir, aux côtés d’Henri Fiszbin, dirigeant de la Fédération de Paris du PCF, mis en cause les conditions de la désignation de Georges Marchais comme candidat à l’élection présidentielle.

« Au cinéma j’avais fait des films avec des gens formidables, mais manque de pot, c’était chaque fois leur plus mauvais film » disait Jean-Pierre qui entre à la télévision (RTF) en 1957 comme assistant réalisateur de Marcel Bluwal dont les mises en scène l’impressionnent beaucoup. En 1961 il passe à la réalisation. D’abord des documentaires en Afrique, des directs, des variétés (Discorama de Denise Glaser), des films de musique et de danse et ses premières « dramatiques » dont il se plaindra de la lourdeur du dispositif et de ses inconvénients (direct, décor unique, multi-caméras limitant les possibilités d’éclairages et de cadrages). C’était l’époque de ce qu’on appelait « L’Ecole des Buttes-Chaumont ». Sa première « dramatique » (Le Jubilé d’après Tchekhov) sera suivie d’une œuvre considérable de fictions (une trentaine) trop longue à détailler ici mais toutes marquées par une attention aux autres et à la société, un souci d’ancrer dans une réalité collective et sentimentale la vie des gens. Il faut mentionner parmi les grandes réussites de Jean-Pierre les films Julie de Cheverny avec Françoise Dorléac en1966 d’après La double méprise de Mérimée, Yvette en 1970 tiré de Maupassant (scénario d’Armand Lanoux), Le Lever de rideau en 1972 avec Micheline Presle et Serge Gainsbourg que Jean-Pierre a adapté lui-même du roman de son beau-père Vladimir Pozner, et enfin deux mini-séries : La Dictée en 1984 (en six films de 55 minutes la chronique d’une famille d’enseignants auvergnats de 1881 à nos jours écrite par Jean Cosmos) et en 1987 « La Vallée des espoirs » (quatre films de 90 minutes écrits par Jean-Pierre Sinapi contant l’histoire dune famille d’immigrants italiens dans une vallée industrielle de Lorraine dans les années cinquante). Cette dernière série commandée par TF1 avant sa privatisation fut refusée par Bouygues et seulement diffusée deux années plus tard par Antenne 2 qui l’avait rachetée.

Jean-Pierre a aussi réalisé 17 reportages et documentaires dont il faut retenir Yanomani tourné au cœur de l’Amazonie en 1969 et dont Claude Lévi-Strauss écrira : « Yanomani, de tous les films ethnographiques que j’ai pu voir, m’apparaît comme le plus remarquable par sa précision et son rythme. Jean-Pierre Marchand est parvenu à faire œuvre scientifique sans rien sacrifier du sentiment poétique et de la sympathie humaine qu’inspire une culture indigène d’accès difficile et restée, au moment où il tournait, pratiquement intacte. »

Sa carrière à la télévision est fortement ralentie lors des privatisations de 1986 et 1987, lorsqu’il refuse les coupures publicitaires et l’affichage de logos sur ses réalisations, TF1 abandonnant alors ses projets avec lui. Aussi, La Cinq ayant incrusté le logo de la chaîne sur une rediffusion d’Yvette, Jean-Pierre attaque la chaîne en justice pour avoir modifié son œuvre sans son accord au nom de son droit moral. La chaîne est condamnée mais les sociétés d’auteur étant récalcitrantes à croiser le fer avec les diffuseurs à ce sujet, Jean-Pierre se trouve très isolé, et le résultat c’est la décision de fait de l’ensemble des chaînes de ne plus rediffuser ses œuvres. Après s’être tant battu pour la défense de la télévision, il s’en trouve exclu. « Je n’aime pas que l’on considère comme mineurs par définition les films destinés à la télévision. L’immensité du public auquel ils s’adressent devrait au contraire entraîner à leur égard un surplus d’attention. » 

Dès 1963, lors de l’élaboration du statut de l’ORTF, Jean-Pierre estimait que pour conserver leur indépendance et faire reconnaître leur qualité d’auteur les réalisateurs de télévision ne devaient pas être confondus avec les techniciens et qu’il fallait donc fonder un syndicat spécifique de réalisateurs au sein de la CGT, indépendant du SNRT (Syndicat National de la Radio et de la Télévision), ce qui donne lieu en 1964 à une scission et à la création du Syndicat français des Réalisateurs de Télévision. L’enjeu est étroitement lié à la définition que donne Jean-Pierre de la profession : « Un réalisateur, c’est à la fois un technicien, un cadre qui a des responsabilités, mais c’est aussi un auteur parce que chacun de ses actes est lié à la création. » Jean-Pierre sera secrétaire général du SFRT (devenue SFR-CGT en 1997) jusqu’en 1984 après avoir négocié la dernière Convention collective des Réalisateurs de Télévision. Il se consacre ensuite à faire reconnaître par la loi la qualité d’auteur des réalisateurs de télévision qui ne l’était pas au même titre que celle des réalisateurs de cinéma dans la loi sur la propriété intellectuelle et artistique. Il obtient gain de cause lors de l’adoption de la loi Lang en 1985 pour laquelle il avait énormément milité.

Par la suite, Jean-Pierre, qui en 1994 écrit pour le cinéma le scénario du Pétain de Jean Marboeuf, sera élu vice-président de la Société des Auteurs et Compositeurs Dramatiques en 1998 et recevra le Prix d’honneur de la SACD en 2004.

Grand défenseur de notre profession (Jean-Pierre a aussi été vice-président de la Société des Réalisateurs de Films) il aura de fait consacré toute sa vie au combat pour la culture : « On ne sait pas parler de la culture : la culture ce n’est pas l’ennui, c’est la pensée appliquée à tous les actes de la vie. Ce n’est pas la connaissance imposée, c’est le plaisir. Ce n’est pas l’ingestion passive, c’est la nourriture. »

Le Bureau du SFR-CGT partage la peine de ses enfants Nicolas, Christophe et Juliette et de toute sa famille.