07 mai 2013

LETTRE OUVERTE du SFR-CGT

LETTRE OUVERTE

A LA MINISTRE DE LA CULTURE ET AU MINISTRE DU TRAVAIL

Madame la ministre, Monsieur le ministre,

 

Le Syndicat français des réalisateurs vous remercie de vous être prononcés pour la raison, le droit, la justice sociale et pour la pérennité du cinéma français dans sa pluralité, en vous engageant, par votre lettre du 14 mars, en dépit des pressions et de la campagne de presse outrancière lancée par les syndicats de producteurs réfractaires, à étendre la Convention collective de la production cinématographique signée il y a presque un an et demi le 19 janvier 2012.

Les réalisateurs, vous l’imaginez bien, ne vivent que pour une chose : faire leurs films. Les réalisateurs, vous le savez bien, n’ont qu’un souhait : que tous les films puissent se faire. Mais croyez-vous que les réalisateurs acceptent de gaieté de cœur de demander à leurs équipes, sous la pression de leurs producteurs, de renoncer à leurs minima salariaux, de renoncer au paiement de leurs heures supplémentaires, à leurs temps de repos…? Croyez-vous que cela leur plaise de demander à leurs collaborateurs de faire des sacrifices pour qu’ils puissent réaliser leur œuvre ? Croyez-vous que les réalisateurs vivent bien le chantage constant auquel ils sont soumis ? Croyez-vous qu’ils soient heureux de sacrifier – ce qu’ils font régulièrement – leurs salaires, leurs droits au chômage, aux indemnités maladie, à la retraite, pour que leurs films puissent voir le jour ?

La reconnaissance des droits sociaux et de minima salariaux pour les réalisateurs de cinéma – avancée historique sans précédent de la Convention du 19 janvier 2012 – ainsi que la garantie de salaires décents pour les équipes, mettraient-t-elles en péril, comme le prétendent les syndicats de producteurs non signataires, le cinéma français ? Tantôt 80 films, tantôt 70 films, tantôt 50 films selon la dernière déclaration des producteurs affolés, vont disparaître. Mais d’où viennent ces chiffres qui changent selon leur humeur ?

Dans la réalité, en se fondant sur la production de l’année écoulée et en étudiant sérieusement les statistiques du CNC, il est clair qu’une petite quarantaine de films ont été produits avec des budgets insuffisants pour appliquer les pleins tarifs de la convention que nous avons signée.

C’est la raison pour laquelle les syndicats ont consenti, malgré les fortes réticences de nombreux techniciens et ouvriers, une annexe dérogatoire, pendant une durée de cinq ans, pour adapter la convention aux pratiques économiques actuelles du secteur. Elle permettra pendant la période transitoire nécessaire à la mise en place d’un meilleur encadrement et d’une meilleure régulation du système, de produire l’ensemble des films et ce au prix de lourds sacrifices pour les salariés, à savoir un abattement drastique des tarifs pour 20% de la production. Un film sur cinq ! C’est-à-dire justement cette quarantaine de films que nous avons identifiés.

Notre crainte est que ces films sous financés ne soient amenés à se multiplier toujours plus. En effet, l’absence de convention collective justifie leur sous financement et légitime la concentration de plus en plus forte des financements sur un nombre croissant de films à gros budgets eux-mêmes croissants. La convention collective constitue donc une première étape vers une meilleure allocation des ressources et une plus juste redistribution des fonds mutualisés.

Si certains films sont sous financés à cause de la frilosité des bailleurs de fonds – les distributeurs et les diffuseurs audiovisuels – d’autres le sont simplement par l’incurie de leurs producteurs et d’autres encore pour des raisons plus inavouables liées aux pratiques lucratives d’une certaine catégorie de producteurs.

Faites un effort sur les salaires, nous disent ces producteurs, et vous serez intéressés en contrepartie aux recettes. Mais nous le sommes déjà. Nous sommes les mieux placés, en tant qu’auteurs, pour savoir que la rémunération proportionnelle à la recette est nulle pour les films sous financés et peu distribués. Nous tenons à notre droit d’auteur car il garantit aussi notre droit moral, mais étendre la rémunération proportionnelle en lieu du versement du salaire qui nous est dû ainsi qu’aux équipes techniques – et ce uniquement sur les films pauvres – relève de l’escroquerie. Le salaire en participation équivaut à de la monnaie de singe.

Qui fera croire qu’une modulation de quelques pointsde la masse salariale, qui est en moyenne inférieure à 19% du coût des films, ravagerait la production française ?

Que nous proposent les producteurs réfractaires ? Un système qui pérennise un ghetto de films sous financés, mal distribués, aux réalisateurs éphémères et aux équipes sous-payées. Il y a quelque indécence à voirle président du principal syndicat de producteurs « indépendants », membre du Medef – et producteur du film le plus cher du cinéma français– mener une campagne effrénée pour défendre la survie des films pauvres… pourvu qu’ils restent pauvres. Il appelle ça « les films de la diversité ». Croit-il encore que la muse ne visite le poète que dans une soupente sans chauffage ?

Qui mieux que les auteurs-réalisateurs ont la légitimité pour défendre le cinéma d’auteur ? Si on entend dans les média beaucoup les producteurs et peu les cinéastes, c’est qu’il est particulièrement délicat pour un réalisateur de s’exprimer individuellement et librement sur ce sujet compte tenu de la complexité du rapport de couple réalisateur/producteur quand on sait que ce dernier détient le clé de la survie professionnelle du premier. Mais la vaste majorité des réalisateurs s’est prononcée à travers ses organisations, à commencer par la pétition signée par 1.140 d’entre eux et grâce à l’appui de la Société des Réalisateurs de Films, de l’Association des Documentaristes, de la SACD, de la SCAM et de la SACEM qui toutes réclament l’extension de la Convention collective du 19 janvier 2012. Pour tuer le cinéma d’auteurs ? Nous voulons vivre du cinéma pour que vive le cinéma.

Et maintenant, après sept ans de négociations avec toutes les parties, après l’extension à laquelle vous vous êtes engagés, nous devons – ainsi qu’il est prévu dans le texte que nous avons signé – mettre au point avec tous les intéressés les modalités d’application de l’annexe dérogatoire de la convention. Il y a de nombreux points à négocier pour garantir l’adaptation de la production cinématographique – de toute la production – aux nouvelles règles. On ne pourra nous reprocher de refuser le dialogue, mais nous ne céderons pas au chantage de ceux qui pratiquent la politique de la chaise vide.

Pour nous réalisateurs, le chemin a été long, et il nous reste le vaste chantier du scandaleux vide de la couverture conventionnelle des réalisateurs de l’audiovisuel, mais votre prise de position décisive nous donne confiance dans la possibilité d’enfin mettre fin aux abus qui entachent encore la production cinématographique et audiovisuelle française dont nous sommes les maîtres d’œuvre et que nous servons avec fierté.

Nous vous prions de croire, Madame la ministre et Monsieur le ministre, en l’assurance de notre haute considération.

Le bureau syndical du SFR-cgt

Bry, le 21 mars 2013